Le dev perso de 1908
Notes de lecture sur How to Live on 24H a Day de Arnold Bennett
Tu vois le style non-fiction des années 2010 ?
Genre : je débute avec un personnage historique, et j’en tire des principes. Et je fais genre je te parle d’histoires perso, sauf qu’en fait, c’est juste pour décorer et faire des pages en plus pour faire un joli pavé qui pose bien en librairie ?
Le genre de livre dont le sous-titre contient parfois plus d’infos utiles que tout le reste du truc. Tu vois le genre ?
Je viens de finir de lire l’antithèse de ça.
Un livre de 15000 mots (1H/1H30 de lecture), qui ne contient AUCUNE histoires perso, et qui pourtant fait le job de l’équivalent de 100 livres de dev perso modernes.
Un livre qui date de l’année de naissance de mon ARRIÈRE-GRAND-PÈRE. 1908.
C’est How To Live on 24 Hours a Day, de Arnold Bennett.
Je sais plus trop comment j’en suis venue à ajouter ce bouquin dans ma liste de lecture. Il était là depuis un bail. Et pour tout te dire, c’est parce que j’étais en train de lire How To Live de Derek Sivers que je suis retombée dessus.
D’ailleurs, How To Live de Derek Sivers, avec tout le respect que je lui dois, c’était encore une autre variante de livre moderne chiant : le livre tweet. C’est-à-dire qu’il est constitué UNIQUEMENT de phrases pensées pour être lues seules. Des phrases optimisées les unes à la suite des autres, sans qu’elles ne disent quoi que ce soit de vraiment intéressant toutes ensemble. Mais bref, c’est pas le livre dont je voulais te parler.
Pour le coup, How To Live on 24H a Day, c’est tout l’inverse :
authentique
avec un vrai parti pris
des références PERTINENTES quand il y a besoin, sinon rien
des exemples pour comprendre sans qu’on en fasse des tonnes
pas d’exercices pratiques pour transformer ça en lecture interactive
et pourtant, vraiment l’impression d’être en discussion avec l’auteur
Ce dont parle le livre et comment il en parle
Je te parle de ‘livre’, mais c’était en fait à la base une série d’articles publiés dans un journal papier. L’idée, comme Bennett l’expose dans l’intro, c’est de prendre le contrepied des articles en vogue de l’époque, qui proposaient des solutions pratiques pour vivre selon un certain budget.
Déjà, SUPERBE plongée dans le monde du journalisme à la mode du début du XXᵉ siècle. Et une vignette plus belle encore d’à quel point le format de distribution s’adapte avant tout à la condition humaine. On va y revenir parce que Bennet n’a rien à envier aux tendances de ses dernières années.
Bref, ici on ne parle pas de sous, on parle de TEMPS. Et pas n’importe comment :
The supply of time is truly a daily miracle, an affair genuinely astonishing when one examines it. You wake up in the morning, and lo! your purse is magically filled with twenty-four hours of the unmanufactured tissue of the universe of your life! It is yours. It is the most precious of possessions. A highly singular commodity, showered upon you in a manner as singular as the commodity itself!
Le temps est véritablement un miracle quotidien, une chose sincèrement stupéfiante, quand on l’examine. Tu te réveilles le matin, et voilà ! ta bourse est magiquement remplie de vingt-quatre heures du tissu brut de l’univers de ta vie ! Il t’appartient. C’est la possession la plus précieuse qui soit. Un bien singulier entre tous, qui te tombe dessus d’une façon aussi singulière que le bien lui-même !
Cet extrait donne le ton. Littéralement. C’est un ancien journaliste qui écrit, certes, mais aussi surtout, un romancier. Une vraie bouffée d’air frais, surtout pour nous, pauvres mortels de l’ère des réseaux et du formatage twitter.
(je cogne sur twitter, mais bon, c’est pour le jeu. en fait je trouve qu’on a AUSSI appris pas mal de choses sur comment faire passer un message sans avoir besoin d’y ajouter 3 adverbes inutiles.)
Ceci dit, l’image de ‘tu te réveilles avec le même budget tous les matins et c’est un miracle’ - j’aime beaucoup. C’est poétique, c’est enchanteur, c’est plein d’espoir. Ça me parle. Encore plus quand il fait ensuite allusion à ce dont je n’arrête pas de parler dans mes journaux en ce moment : l’Ambition avec un Grand A.
(bon, je veux le mentionner, mais 1908, ça vient aussi avec certains nombre de biais qui font tiquer, genre les sous-entendus colonialistes de la prochaine citation.)
The wish to accomplish something outside their formal programme is common to all men who in the course of evolution have risen past a certain level. Until an effort is made to satisfy that wish, the sense of uneasy waiting for something to start which has not started will remain to disturb the peace of the soul.
Le désir d’accomplir quelque chose en dehors de son programme officiel est commun à tous les hommes qui, au fil de leur évolution, ont dépassé un certain seuil. Tant qu’un effort n’est pas fait pour satisfaire ce désir, le sentiment d’une attente — celle de quelque chose qui n’a pas encore commencé — continuera à troubler la paix de l’âme.
Mais, et c’est là tout le génie du style de Bennet sur ce livre, il a aussi la présence d’esprit de comprendre la réaction d’un lecteur à ce qu’il vient de dire, au delà du sentiment qu’il voulait insuffler.
Et par expérience de quelqu’un qui produit beaucoup, c’est la partie la plus difficile. Savoir anticiper et accueillir la vraie réaction plutôt que la réaction souhaitée à ce qu’on vient d’écrire ou de présenter... Il faut avoir à la fois un pied dans l’imagination pour faire rêver et un pied dans le monde réel que tes lecteurs habitent. Sans te les prendre dans ton égo de créateur, ni prendre les gens pour des cons. Pas évident.
Je pense que Bennet le fait bien, avec en plus une petite pointe d’humilité là où il faut (oui, premier gros passage, mais franchement, il vaut le coup en entier) :
Now that I have succeeded (if succeeded I have) in persuading you to admit to yourself that you are constantly haunted by a suppressed dissatisfaction with your own arrangement of your daily life; and that the primal cause of that inconvenient dissatisfaction is the feeling that you are every day leaving undone something which you would like to do, and which, indeed, you are always hoping to do when you have “more time”; and now that I have drawn your attention to the glaring, dazzling truth that you never will have “more time,” since you already have all the time there is—you expect me to let you into some wonderful secret by which you may at any rate approach the ideal of a perfect arrangement of the day, and by which, therefore, that haunting, unpleasant, daily disappointment of things left undone will be got rid of!
I have found no such wonderful secret. Nor do I expect to find it, nor do I expect that anyone else will ever find it. It is undiscovered. When you first began to gather my drift, perhaps there was a resurrection of hope in your breast. Perhaps you said to yourself, “This man will show me an easy, unfatiguing way of doing what I have so long in vain wished to do.” Alas, no! The fact is that there is no easy way, no royal road. The path to Mecca is extremely hard and stony, and the worst of it is that you never quite get there after all.
Maintenant que j’ai réussi (si tant est que j’y aie réussi) à te persuader d’admettre que tu es constamment hanté par une insatisfaction refoulée à l’égard de ta propre organisation du quotidien ; que la cause première de cette gênante insatisfaction est le sentiment de laisser chaque jour quelque chose en suspens — quelque chose que tu voudrais faire, et que tu espères toujours faire quand tu auras “plus de temps” ; maintenant que j’ai attiré ton attention sur cette vérité aveuglante : tu n’auras jamais “plus de temps”, puisque tu as déjà tout le temps qui existe — tu attends de moi que je te révèle un secret merveilleux grâce auquel tu pourrais enfin approcher l’idéal d’une journée parfaitement organisée, et te débarrasser de cette déception quotidienne, lancinante, des choses laissées en suspens !
Je n’ai trouvé aucun tel secret merveilleux. Je ne m’attends pas à le trouver, pas plus que je n’espère que quelqu’un d’autre le trouvera jamais. Il n’existe pas. Quand tu as commencé à saisir où je voulais en venir, peut-être a-t-il resurgi en toi un souffle d’espoir. Peut-être t’es-tu dit : “Cet homme va me montrer une façon simple, sans effort, de faire ce que j’ai si longtemps souhaité en vain faire.” Hélas, non ! Il n’y a pas de voie facile, pas de chemin royal. Le chemin vers La Mecque est extrêmement dur et pierreux, et le pire, c’est qu’on n’y arrive jamais vraiment.
Aussi très clair sur plus court :
I can hear your brain like a telephone at my ear. You are saying to yourself: “This fellow was doing pretty well up to his seventh chapter. He had begun to interest me faintly. But what he says about thinking in trains, and concentration, and so on, is not for me. It may be well enough for some folks, but it isn’t in my line.”
J’entends ton cerveau comme un téléphone collé à mon oreille. Tu te dis : “Ce type s’en sortait plutôt bien jusqu’à son septième chapitre. Il avait commencé à m’intéresser vaguement. Mais ce qu’il dit sur réfléchir dans les trains, sur la concentration, tout ça — c’est pas pour moi. Ça convient peut-être à certains, mais c’est pas mon truc.”
J’ai beaucoup d’admiration pour le style de ce livre en fait. Du moins, c’est un style qui me paraît fluide, mais pas chiant, qui utilise de la poésie quand il faut, sans devoir faire des références obscures toutes les trois lignes, et qui — je l’ai déjà dit, mais j’insiste parce que c’est important : respecte le lecteur tout en lui parlant directement, tout en ayant quand même un avis tranché.
Regarde cette phrase :
I cannot possibly allow you to scatter priceless pearls of time with such Oriental lavishness. You are not the Shah of time. Let me respectfully remind you that you have no more time than I have. No newspaper reading in trains!
*Je ne peux décidément pas te laisser disperser les perles de ton temps inestimables avec une telle prodigalité orientale. Tu n’es pas le Shah du temps. Permets-moi de te rappeler respectueusement que tu n’as pas plus de temps que moi. Plus du tout de lecture de journaux dans les trains !
Orientalisme à part — et c’en est clairement un — “Pearls of time”, poétique. Suivi d’humour, “you are not the Shah of time” (lol). Suivi d’un avis tranché sur l’utilité de la lecture des journaux dans les trains.
Alors oui, ‘la lecture des journaux dans les trains’, ça paraît peut-être pas tout à fait adapté à nos vies 2000, mais en fait si. Et au-delà du style, c’est ce que je retiens de ce livre.
Les surprenants conseils de dev perso de 1908
Spoiler, mais petit inventaire des conseils pratiques d’Arnold Bennet pour vraiment vivre sa vie :
Ne pas considérer les heures de travail comme “ta vraie journée”
Réserver 90 minutes, trois soirs par semaine, pour une activité de cultivation personnelle
Utiliser le trajet du matin pour entraîner sa concentration : choisir un sujet — par exemple, un passage de Marcus Aurelius — et y revenir par la force chaque fois que l’esprit dérape
Ne pas lire les journaux dans les trains
Choisir une activité pour laquelle tu as un intérêt sincère — musique, littérature, philosophie, mathématiques, peinture, écriture — l’objet importe peu, l’intérêt réel est indispensable
Compléter la lecture de livres par un examen quotidien, honnête et candide, de ce qu’on a récemment fait et de ce qu’on s’apprête à faire
Viser le petit succès plutôt que l’échec glorieux — un échec au début peut tuer l’élan pour toujours
C’est moi ou c’est quand même VACHEMENT proche des conseils modernes ?
Entraîner sa concentration, ou méditer ? Surtout sur du Marc Aurèle, on est en plein dans le business des bro stoiciens là. Ne pas lire les journaux dans le train, ou ne pas se taper des tiktok sur les chiottes ? Excuse hein, mais bon, c’est l’image qui me vient. La cultivation personnelle, ou la fameuse nouvelle tendance au curriculum personnel qu’on voit partout sur Substack en ce moment ? L’examen quotidien, ou le journaling ? ...
Je jeste, mais en vrai, je crois que la lecture de ce petit livre suffit amplement à remplacer les pavés après pavés de dev perso modernes. Surtout, que je trouve que les exemples sont bien plus clairs. Et c’est une lectrice de dev perso (oui, encore), qui te l’avoue.
Y’a pas un guru de méditation qui m’a fait tilter autant que :
When you leave your house, concentrate your mind on a subject (no matter what, to begin with). You will not have gone ten yards before your mind has skipped away under your very eyes and is larking round the corner with another subject. Bring it back by the scruff of the neck. Ere you have reached the station you will have brought it back about forty times. Do not despair. Continue. Keep it up. You will succeed.
Quand tu quittes ta maison, concentre ton esprit sur un sujet (peu importe lequel, pour commencer). Tu n’auras pas fait dix mètres que ton esprit se sera éclipsé sous tes yeux et fera le pitre au coin de la rue avec un autre sujet. Ramène-le par la peau du cou. Avant d’avoir atteint la gare, tu l’auras ramené une quarantaine de fois. Ne désespère pas. Continue. Tiens bon. Tu y arriveras.
Non mais en vrai, c’est quand même plus clair que tous les audios de méditation qui se veulent rassurants avec de la musique qui fait plouf plouf en arrière plan, non ?
Bon, j’avoue, je vibe à mort avec l’argument de fond de Bennet : donne toi un truc à faire en dehors de ton boulot, un truc mental, qui fait travailler ton intellect et qui parle à ta curiosité naturelle. Je suis aussi persuadée que lui que c’est forcément la clé d’une vie qui fait plaisir à vivre.
Peut-être la seule chose sur laquelle on est pas d’accord, mais c’est une question de génération il me semble, c’est la question des romans comme centre d’intérêt mental. Il les exclut de la liste entièrement parce que ‘c’est trop facile’.
Novels are excluded from “serious reading,” so that the man who, bent on self-improvement, has been deciding to devote ninety minutes three times a week to a complete study of the works of Charles Dickens will be well advised to alter his plans. The reason is not that novels are not serious—some of the great literature of the world is in the form of prose fiction—the reason is that bad novels ought not to be read, and that good novels never demand any appreciable mental application on the part of the reader. It is only the bad parts of Meredith’s novels that are difficult.
Les romans sont exclus de la “lecture sérieuse”, de sorte que celui qui, soucieux de s’améliorer, avait décidé de consacrer quatre-vingt-dix minutes trois fois par semaine à l’étude complète de l’œuvre de Charles Dickens, aura tout intérêt à revoir ses plans. La raison n’est pas que les romans ne sont pas sérieux — une partie de la grande littérature mondiale prend la forme de fiction en prose — la raison est que les mauvais romans ne devraient pas être lus, et que les bons romans n’exigent jamais de la part du lecteur un effort mental appréciable. Ce ne sont que les mauvaises parties des romans de Meredith qui sont difficiles.
Ce qui me fait rire, c’est que le mec est auteur de romans. M’enfin. On se retrouve pourtant sur un autre point concernant la lecture :
I know people who read and read, and for all the good it does them they might just as well cut bread-and-butter. They take to reading as better men take to drink. They fly through the shires of literature on a motor-car, their sole object being motion. They will tell you how many books they have read in a year.
Je connais des gens qui lisent, et qui lisent, et pour tout le bien que ça leur fait, ils pourraient tout aussi bien couper du pain beurré. Ils se mettent à la lecture comme d’autres hommes se mettent à boire. Ils traversent en voiture les comtés de la littérature, leur seul objectif étant le mouvement. Ils te diront combien de livres ils ont lus dans l’année.
Je suis pour le volume, j’en parle toujours beaucoup (lol). Mais le volume doit s’assortir de la collection, sinon, ça sert à rien.
Bref, j’ai envie de te parler de TOUT dans ce livre. Mais ce n’est pas le but de ces notes de lecture. Donc, je m’arrête là.
Si tu veux le lire, le texte complet est en accès libre sur le projet Gutenberg.
à plus !
Bienvenue dans Les Petits Papiers, mon espace le plus personnel sur internet.
Ici, je publie des morceaux d’idées, des réflexions qui me traversent, des bouts de projets créatifs, des essais et des notes de lecture. C’est un endroit où je peux écrire sans contrainte, partager des pensées qui n’ont pas forcément leur place ailleurs.
Si ça te parle, installe-toi, lis, réponds si tu en as envie. C’est un espace pour ceux qui aiment creuser les idées, observer les processus créatifs, et peut-être se reconnaître un peu dans mes propres interrogations.







Merci pour ce texte vraiment intéressant. C'est assez amusant de voir que les conseils sont les mêmes sans l'emballages aussi superficiels