Ma philosophie internet (pour que ça reste intéressant)
On ne se sent pas trop bien sur internet ces jours-ci, non ?
Je vais lancer un petit diagnostique général.
On ne se sent pas trop bien sur internet ces jours-ci, non ? C’est le discours ambiant : appels au retour de l’analogique, dopamine détox, réseaux toxiques, trolls, haters, militants de tout poil… Bref, la plupart des gens n’en retirent plus grand-chose de positif.
Et je vais être cash : c’est chiant.
C’est chiant, parce qu’internet, c'est une promesse magnifique : un espace de partage, d’apprentissage, d’idées, de projets… Où tu peux publier sans maison d’édition, sans mécène, sans passer par les gardiens du temple. Un espace où tu trouves des gens passionnés par des sujets si spécifiques qu’aucune bibliothèque ne les aurait jamais listés.
Dans ma tête, c’est le genre d’environnement duquel Cyrano aurait pu rêver, un environnement qui ne requiert pas de… :
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non merci (…)
On pourrait se dire qu’internet est mort. Qu’il faut retourner à ‘l’avant’ en jetant tout le concept. Mais bon, c’est là, ça fait partie intégrante du monde dans lequel on vit, et c’est pas parce que la plupart des gens se font utiliser par le système qu’on doit faire pareil.
La promesse est encore là. Elle est juste cachée par l’expérience par défaut.
Alors aujourd’hui, je ne vais pas te parler de réformes, ou de pétitions — c’est pas mon truc d’essayer d’agir sur le système par force. Aujourd’hui, je vais te parler d’un truc plus puissant : comment tu peux (re)transformer l’internet auquel tu as accès aujourd’hui en l’espace promis. En gros, on va BRACONNER le système (comme le suggère Arnaud Pessey). Pas non plus à coup de code et de bestioles techniques. Moi, je préfère les solutions toutes simples.
Et, si je partage ça aujourd’hui, c’est que j’ai bien envie que tu sois d’accord, et que toi aussi tu considères ces notions dans ta propre utilisation.
Je pense que c’est la seule façon de continuer à construire sur cet espace. Qui est quand même (si, si, encore une fois, il faut le rappeler), un espace génial, où tu peux trouver des gens qui pensent comme toi, des gens qui pensent autrement, des gens qui partagent, qui font des trucs superbes, où tu peux te sentir compris, mais aussi participer à quelque chose en partageant tes idées pour faire avancer le monde dans la direction que tu penses être la meilleure.
Bref, voici mes idées.
Devenir déloyal
L’internet d’aujourd’hui est un internet des plateformes. D’ailleurs, la plupart des gens ne consomment du contenu QUE par l’intermédiaire des réseaux :
Instagram en tête
YouTube
TikTok
et les autres
C’est un problème dans le sens où ça capte. Les utilisateurs ne veulent plus quitter ces plateformes pour aller sur des espaces plus personnels (c’est trop pratique), donc les créateurs en ont besoin pour se faire connaître. Tout le système de découverte leur appartient.
Ce qui est plus grave : ce système de découverte est défaillant.
Aujourd’hui, les contenus ‘nouveaux’ auxquels les utilisateurs ont accès sont pires que de la junk food. C’est des fausses histoires, des animaux mignons, des trucs ‘rigolo’, ou carrément de la désinformation calculée. Les créateurs qui font un travail honnête de partage sont perdus dans la masse de “l’optimisation de l’attention”. Quand on est une plateforme sur laquelle des créateurs sérieux postent régulièrement, c’est de l’irrespect total.

La seule solution : être déloyal. Les considérer comme des portes d’entrée un peu miteuses, et SORTIR de ces plateformes le plus vite possible.
Et entends-moi bien : ça ne veut pas forcément dire que tu dois supprimer Insta et tout le tralala de ta vie. Mais ça veut dire que tu dois arrêter de les voir comme les défauts de ton expérience d’internet.
En tant que consommateur, ça veut dire :
suivre les gens que tu aimes bien principalement hors des plateformes (newsletter ou RSS, on va en reparler)
regarder ton addiction au scroll droit dans les yeux (en te demandant pour de vrai si c’est enrichissant, ou même divertissant quand tu fais ça)
privilégier les espaces hors plateformes (sites web)
En tant que créateur :
ne pas faire dépendre ton activité d’un algorithme (avoir une newsletter, construire une liste, vendre tes propres produits)
ne pas voir ton métier comme de la création de contenu pour les plateformes (tu vaux mieux que ça)
avoir ton propre espace où tu peux dire et faire ce que tu veux, comme tu le veux
Tout ça m’amène naturellement au deuxième point.
Exiger une liberté de contexte
L’autre gros problème des plateformes (et qui est aussi leur plus gros avantage), c’est qu’elles proposent la même interface à tout le monde.
Une interface de plus en plus facile à utiliser, pour que tout le monde puisse profiter des dernières fonctionnalités. C’est leur plus gros avantage, parce qu’il n’y a pas besoin d’apprendre à les utiliser.
Mais du coup, on reste enfermé dans un contexte très spécifique : celui des interfaces toujours plus brillantes, toujours plus addictives, toujours moins faites pour prendre son temps. C’est pas étonnant qu’on en arrive à moins lire, et à avoir une attention toujours plus volatile — même si on fait gaffe.
Je suis même pas sûre qu’on puisse parler de prison dorée, j’aime mieux utiliser l’image de la plante carnivore.
Encore une fois, la solution à ce problème-là, ce n’est pas de se couper du monde et de ne plus lire que des choses sur papier. Il y a PLEIN de super créateurs et penseurs qui publient sur le web, et que tu ne pourras pas retrouver (ni même un équivalent) en librairie. Sans parler de l’explosion de ton budget livre.
La solution, c’est d’exiger de pouvoir consommer ce genre de contenu EN DEHORS du contexte addictif.
Et ça se fait très bien grâce à tes protocoles qui existent déjà :
les feed RSS
les téléchargements
et l’email
(Je ne vais pas en parler ici, mais c’est aussi l’une de mes attentes avec l’intelligence artificielle).
C’est vrai, c’est pas aussi facile que d’ouvrir TikTok et de suivre quelques comptes. Il faut continuer à les alimenter soi-même. MAIS, c’est un vrai travail de curation, qui donne de vrais bénéfices : développement de ton goût, de tes idées, tu deviens maître de ce que tu consommes, et surtout, de la subtilité (pas besoin de suivre TOUT un créateur d’un coup, tu peux paramétrer des filtres).
Tes actions, en tant que consommateur :
apprendre à utiliser une application de feed RSS et à s’abonner à des blogs (tu peux aussi t’abonner à des listes Twitter, et à des chaînes YouTube comme ça) - perso, j’adore Reader pour ça (lien affilié).
savoir gérer une boîte de réception mail (tags, filtres, se désabonner, reconnaître du spam…)
Et, en tant que créateur :
choisir des solutions qui intègrent ces protocoles (publier sur son blog, ou sur Substack)
éduquer ton audience à ce genre de solutions
proposer systématiquement le téléchargement des fichiers de formation (ça, je sais, ça fait peur, mais 1. il faut avoir un peu confiance aux gens, 2. les pirates trouveront toujours un moyen, alors autant rendre la vie facile à tout le monde).
En plus (c’est pas le sujet, mais ça me trotte dans la tête depuis longtemps), c’est aussi une façon de te décharger de la responsabilité d’accès aux produits digitaux. Si tu changes de plateforme, c’est BEAUCOUP moins galère. Et puis, les gens qui n’ont pas toujours une connexion internet de grande ville te remercieront. Parenthèse close.
EDIT (5/8/2025) : une bonne lecture sur le sujet des blogs Sorcière Misandre : Rouvez vos blogs !
Tisser un web organique et humain
Le WEB, hein ? Une toile tissée à force de liens entre des sites, des articles, des contenus, des espaces. Théoriquement, tout ça devrait être plus simple grâce aux plateformes.

Si c’est gratuit et simple de poster sur les réseaux, les interactions et faire des liens devraient être simple aussi :
pas de link rot parce qu’un propriétaire de site ne veut plus payer un hébergeur
on peut (re)trouver les contenus facilement avec quelques mots clés
voir même, on peut INTÉGRER les contenus directement sur les sites (les vidéos YouTube particulièrement)
laisser un commentaire est un jeu d’enfant, mettre un like encore plus.
Sauf que ce n’est pas ce qui se passe.
À la place, on a un mélange de biais et d’effets qui fragilise le tissage :
l’effet du bouton ‘J’aime’ : les interactions sont de plus en plus artificielles (cliquer sur un bouton VS écrire un commentaire).
le paradoxe de la visibilité : plus les outils de recherche semblent tout retrouver facilement, moins les individus se sentent obligés de citer et relier.
la conséquence de rareté de l’attention: où l’économie pousse chaque créateur à devenir son propre “jardin clos”, au détriment du web comme espace partagé.
l’effet du témoin : chacun se dit que le contenu est trouvable sans lui, que d’autres feront les liens, laisseront des commentaires, donc on n’est pas “obligé” de le faire. Résultat : personne ne fait le geste.
Bref, le consommateur web moyen ne se sent pas responsable de la diffusion, et les interactions se concentrent sur un petit nombre de contenus viraux. C’est un effet qui s’accélère : de moins en moins de monde est vraiment ACTIF (au-delà de la consommation). Et ceux qui sont actifs, le sont de manière très superficielle.
Bon, c’est un problème trop large. Ce que je vais te proposer ne va pas le résoudre vraiment, mais c’est à force d’exemple qu’on arrive à changer les attitudes.
Donc, pour les consommateurs, c’est simple, arrêter d’être un fantôme :
répondre aux contenus (et pour de vrai, pas juste ‘c’est chouette’ ou ‘j’aime pas’)
interagir avec les idées plus que le format
recommander les bons contenus à tes amis (même en dehors du web, ça compte aussi)
Pour les créateurs :
citer ses sources (avec des liens si c’est possible)
faire des liens vers d’autres créateurs (surtout si tu ajoutes quelque chose ou que tu es inspiré par l’un d’entre eux)
commenter chez les autres (et pas juste pour ajouter un lien vers ton compte)
Tu ne peux pas savoir la JOIE que j’ai quand je trouve une liste de lecture à la fin d’un article intéressant. Ah, trop bien.
Bon, moi, j’ai des solutions pour maintenant...
… mais d’autres proposent des solutions plus complètes.
Je me suis notamment intéressée aux protocoles. Une vision de web décentralisé qui a déjà des embryons. Tu en as déjà entendu parler pendant l’exode Twitter en 2022 et ses ‘remplacements’ (comme Mastodon).
Je ne suis pas convaincue de la faisabilité de ces solutions. Notamment parce qu’elles exigent l’investissement que la plupart des utilisateurs ne font pas aujourd’hui. Et aussi, parce qu’elles vont engendrer les mêmes problématiques de gouvernance, de légitimité et de pouvoir que les systèmes politiques traditionnels (puisqu’elles en sont le miroir), mais avec un avantage pour les geeks techniques. M’enfin, j’ai pas encore été jusqu’au bout de mon éducation, donc c’est peut-être une conclusion prématurée.
Si tu veux, toi aussi, creuser le sujet, je te conseille ces lectures :
Protocol Reader de Summer of Protocols (HYPER DENSE)
The Extended Internet Universe de Venkatesh Rao
The Internet Wants to Be Fragmented de Noah Smith
J’ai Grandi Sur Internet Et Je Ne Sais Plus Quoi en Faire de Arnaud Pessey
Bienvenue dans Les Petits Papiers, mon espace le plus personnel sur internet.
Ici, je publie des morceaux d’idées, des réflexions qui me traversent, des bouts de projets créatifs, des essais et des notes de lecture. C’est un endroit où je peux écrire sans contrainte, partager des pensées qui n’ont pas forcément leur place ailleurs.
Si ça te parle, installe-toi, lis, réponds si tu en as envie. C’est un espace pour ceux qui aiment creuser les idées, observer les processus créatifs, et peut-être se reconnaître un peu dans mes propres interrogations.






Un post intéressant qui fait écho à certaines de mes reflexions, mais je suis partagé sur la première partie... Tellement le fait de se construire une "liste" pour une newsletter ou les lecteurs d'un blog passe en grosse partie par l'utilisation des plateformes... Et je compte Substack comme l'une d'entre elle. J'ai presque hâte que les ia soient tellement omniprésentes sur les réseaux et les recherches du net, qu'une contre culture apparaitra et que les gens viendront recherche de l'authenticité dans les blogs/site perso.
Bonjour Marie, merci pour ce partage dans lequel je me retrouve pleinement. Votre constat est lucide et les pistes proposées sont tout à fait envisageables. A notre tour de reprendre la main sur notre internet, son usage, son utilisation et de proposer d'autres modalités que les seules plateformes. Au plaisir de vous lire prochainement