Réflexions nuancées sur l’IA et le droit d’auteur
Ce que l’IA nous prend, ce qu’elle nous offre, et ce que nous acceptons de lui donner.
Je fais partie de ceux qui défendent l’intelligence artificielle, même dans les domaines créatifs. Je l’utilise tous les jours : pour écrire, réfléchir, structurer mes idées. Je crois sincèrement à son potentiel. Mais il y a un point qui me dérange, qui revient en boucle, et que j’ai besoin de poser noir sur blanc : la question des droits d’auteur. Parce qu’autant je suis fascinée par ce que cette technologie permet, autant je suis mal à l’aise avec ce qu’elle exige — ou plutôt, ce qu’elle prend.
Je sais très bien — et je le déplore — que certaines IA ont été entraînées à partir de textes protégés. Des romans récents, des livres qui ne sont pas dans le domaine public, des œuvres utilisées sans l’accord des auteurs. Ce n’est pas juste. Ce n’est pas éthique. Ce n’est pas acceptable. Je ne pense pas qu’on doive pouvoir s’emparer d’un travail simplement parce qu’il est disponible publiquement. Le droit d’auteur existe pour protéger les créateurs, pas pour leur faire payer leur visibilité.
Mais, c’est trop facile, même si légitime de s’en offusquer.
Sur des plateformes comme Substack, je vois de plus en plus de notes rédigées par des créateurs indignés, et je les comprends. Quand on écrit, qu’on peint, qu’on compose, qu’on donne une part de soi dans ce qu’on fait, il y a une forme de trahison à voir ce travail aspiré par des entreprises privées, à des fins commerciales. C’est encore plus douloureux quand on cherche à vivre de sa création. Quand on se débat pour gagner quelques centaines d’euros avec son art, pendant que des IA générées sur notre travail vont nourrir des services vendus des milliards.
Cette logique-là est parfaitement juste. Il n’y a rien à redire à l’idée qu’un artiste devrait avoir son mot à dire sur l’usage de ses œuvres, et recevoir une forme de rémunération s’il contribue à une valeur créée.
Ceci dit, ce n’est pas la seule logique qui rentre en jeu.
Parce que ce sont aussi ces textes qui ont permis des avancées spectaculaires. Pas seulement dans la génération d’images ou de poèmes, mais dans des domaines bien plus concrets. La traduction automatique, par exemple. L’avancée des technologies de dictée vocale. Depuis que j’utilise ChatGPT, je tape rarement au clavier. Et je pense à toutes les personnes pour qui c’est une libération : celles dont le corps, l’environnement ou la situation ne permettent pas d’écrire manuellement. L’accessibilité que cela représente est immense. Ces outils n’auraient pas évolué sans un volume colossal de textes disponibles — y compris ceux qui étaient protégés. Cela ne rend pas leur utilisation plus légitime, mais ça complexifie le débat.
Ça nous oblige à tenir ensemble deux vérités : le vol et l’élan.
Réduire l’IA à un vol à grande échelle, ou à une machine à produire du contenu creux, c’est oublier autre chose. C’est oublier les usages qui libèrent, les outils qui transforment, les innovations qui facilitent — parfois radicalement — la vie de personnes très éloignées de la Silicon Valley. C’est aussi oublier que ce qui rend une technologie dangereuse ou admirable, ce n’est pas seulement comment elle est conçue, mais comment nous choisissons de nous y relier.
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’une technologie naît ou évolue à la suite d’actes illégaux. En médecine, dans un tout autre volume et contexte, beaucoup d’avancées n’auraient pas été possible sans des actes fondamentalement injustes, inhumains, et criminels. L’histoire de ces actes ne rend pas ces avancées moins utiles aujourd’hui.
Personnellement, si mes textes ont été utilisés pour entraîner une IA, j’aurais aimé le savoir. Mais aujourd’hui, je dis oui. Parce que j’ai cette ambition — déraisonnable peut-être — de participer au monde qui vient. De contribuer à la culture commune, même via des outils inédits, parfois imparfaits. Pas pour qu’on se souvienne de moi. Mais pour que mes idées, mes mots, mon regard sur le monde, puissent circuler ailleurs. Pour qu’ils entrent dans les circuits du vivant, même technologique.
Je vois l’intelligence artificielle comme une forme nouvelle, fragmentée, en perpétuel mouvement, de bibliothèque d’Alexandrie. Pas parfaite. Pas neutre. Mais foisonnante. Et j’aimerais que nos voix y soient aussi. Que celles et ceux qui écrivent aujourd’hui puissent avoir leur part dans ce grand système d’idées recombinées. Parce que l’IA va forcément jouer un rôle croissant dans la création future. Et ce rôle sera d’autant plus intéressant qu’il sera nourri par une diversité de points de vue, de styles, et de sensibilités.
Je reconnais aussi qu’on ne peut pas simplement dire “c’est pour le bien commun” et s’en laver les mains.
Le travail d’artiste est un vrai travail. Il mérite une reconnaissance symbolique et monétaire. Il va falloir qu’on s’arrange sur ça. Que des modèles apparaissent, même modestes, pour que les créateurs soient rémunérés quand leur travail sert à entraîner, à bâtir, à vendre. Je ne crois pas qu’on attende tous de devenir millionnaires parce qu’un jour une IA a digéré notre prose. Mais une reconnaissance, oui. Une forme de redevance symbolique, ou de redistribution équitable, oui. Ce serait logique.
Mais je crois aussi que ça ne viendra pas que d’en haut. Je pense que c’est à nous aussi de trouver comment transformer notre travail en revenu — comme on a commencé à le faire avec internet.
Je n’ai pas les chiffres, mais je suis convaincue qu’il y a aujourd’hui plus de gens qu’avant qui vivent de leur art, même partiellement. Malgré les possibilités de piratages qu’offre l’internet. Et surtout, ils vivent de leur art de manière plus libre. Grâce aux réseaux sociaux, aux newsletters, aux plateformes d’abonnement, aux ventes directes, aux systèmes de soutien collectif. Toutes ces structures ont des défauts, bien sûr, mais elles ont ouvert des portes que les générations précédentes n’avaient même pas le droit d’imaginer.
Alors oui, il faudra bien que des systèmes émergent. Des modèles plus équitables. Des formes de reconnaissance, même discrètes, mais réelles. Une manière de dire : ce travail a compté. Mais je ne crois pas que ça viendra uniquement d’un cadre légal ou d’une révolte collective.
Je crois que ça viendra aussi de ce qu’on osera créer en marge, autrement. Des outils. Des espaces. Des modèles économiques qui n’existaient pas hier. Et que c’est là, dans cette inventivité un peu artisanale, un peu visionnaire, qu’on peut aussi défendre la valeur de notre travail.
Je pense que les créateurs doivent pouvoir choisir s’ils veulent que leur œuvre participe à l’entraînement des IA. Mais je pense aussi qu’ils ont intérêt à participer — à leur manière — à ce qui est en train de se construire.
Pas parce que c’est juste. Mais parce que c’est là. Et que ce monde en mouvement a encore besoin de voix humaines pour se dire.
Bienvenue dans Les Petits Papiers, mon espace le plus personnel sur internet.
Ici, je publie des morceaux d’idées, des réflexions qui me traversent, des bouts de projets créatifs, des essais et des notes de lecture. C’est un endroit où je peux écrire sans contrainte, partager des pensées qui n’ont pas forcément leur place ailleurs.
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