Sur le désir d’être reconnue, et la fatigue d’être forte trop longtemps : 'mon élan compte'
À force d’être indépendante, on devient parfois illisible.
Je croyais m’être débarrassée de cette vieille idée : qu’un jour, quelqu’un viendrait me sauver.
Non pas de façon spectaculaire, bien sûr — je ne parle pas ici de chevalier ou de lettre d’admission dans une école magique. Mais de l’instant où une voix extérieure te confirme ta valeur.
C’est une attente ancienne, discrète, mais persistante. Elle survit à toutes mes déconstructions. Elle prend d’autres formes.
Dans mes efforts de création, elle se glisse dans mes journées quand j’y mets du cœur. De l’attention. De l’imagination. Je fais de mon mieux, chaque fois. On ne sait jamais. C’est peut-être la création qui me vaudra l’entrée dans le cercle fermé des ‘choisis’. Alors, j’écris. Je construis. J’envoie. J’y crois encore un peu. Je vise l’excellence. J’évolue. J’apprends. Je grandis.
Mais souvent, en réponse : rien.
Pas de mouvement. Pas même un écho. Certainement pas la confirmation que j’espérai. Et c’est dans ce vide que la douleur s’immisce : est-ce que tout cela a un sens ? est-ce que ce que je donne tombe dans un monde qui n’écoute pas ? est-ce que je ne mérite pas qu’on me choisisse ?
C’est là que le fantasme fait mal. Pas parce qu'il est enfantin, mais parce qu'il part d'un désir très humain : que l'élan soit reçu. Que ce qu'on donne trouve un lieu où atterrir. Une preuve que le lien existe. Une réciprocité, même discrète.
Ce n’est pas enfantin de vouloir ça. Je ne crois pas non plus que ce soit enfantin d'être fatiguée de toujours devoir se suffire à soi-même.
Parce que c’est la seule réponse qu’on donne à ce problème. ‘Personne ne viendra te sauver’. Parce que c'est ce que j'ai appris à faire. Me débrouiller seule. Me construire seule. Me renforcer. Ça a forgé une identité, une autonomie réelle, une force que je chéris. Mais il y a, dans cette autonomie, un coût que je n’avais pas anticipé, et qui vient renforcer le problème : celui d’être oubliée. De ne plus être rejointe. D’être perçue comme entière, donc complète, donc fermée.
C’est le cœur du malentendu.
À force d’être indépendante, on devient parfois illisible. À force de ne rien demander, on cesse d’être interrogée. Parce que je suis capable, on pense que je suis comblée. Parce que je suis autonome, on croit que je suis invulnérable. Parce que je ne demande rien, on suppose que je n’ai besoin de personne. Pire, on finit par croire qu’on l’a cherché.
Comprends-moi bien : je ne demande pas qu'on me porte, mais j'aimerais qu'on me sauve, simplement, en me voyant.
Juste comme une personne qui cherche à bien faire. Qui espère, sans le dire trop fort, que ce qu’elle fait touche quelqu’un. Qu’on vienne, un jour, non pas corriger, évaluer, ou applaudir, mais simplement être là.
C’est à cet endroit-là que ma fatigue réside : là où ma force d’indépendance à quand même soif de la reconnaissance des autres.
Alors, je sais que le monde ne répond pas toujours avec justice. Pas dans le bon timing. Pas de la manière qu'on espère. Et que ce silence, si dur parfois, ne dit rien de ce que je vaux. Rien de ce que je peux. Rien de ce que je suis.
Mais quand personne ne regarde, quand rien ne revient, il y a une chose que j’essaye de garder à l’esprit. Une phrase pour combler ce manque, pour continuer d’avancer. Une phrase-pansement surement, mais une phrase qui aide.
Je continue. Pas parce que j’y crois toujours. Mais parce que ce que je fais mérite d’exister, même sans applaudissements.
Mon élan compte.
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