Ce qui me dérange même dans les bonnes séries
Notes de lecture sur la série BBC Magpie Murders
Il y a quelques semaines, j'ai lu Magpie Murders d'Anthony Horowitz dans le cadre de mon objectif de me remettre à la fiction moderne (je te parle de ça ici). Et puis, j’ai su qu’il existait une série !
Grande fan des séries détectives classiques — Poirot, Agatha Christie, Sherlock Holmes — (je prévois d'ailleurs un challenge Sherlock Holmes pour cet été : adaptations cinématographiques, télévisuelles, romans, et même les deux romans d'Horowitz liés à l'univers de Sherlock).
Bref, je n’ai pas hésité à me replonger dans la même histoire.
Le concept de Magpie Murders est toujours aussi fascinant : nous avons d'abord un mystère classique qui se déroule dans un village anglais des années 40, avec un détective externe qui arrive pour résoudre l'affaire. Puis, dans le livre, le mystère s'arrête brutalement. L'éditeur nous annonce qu'ils n'ont jamais reçu le dernier chapitre et que l'auteur est mort.
S'ouvre alors un deuxième mystère, beaucoup plus moderne : l'éditrice du roman, Susan, va essayer de retrouver ce dernier chapitre tout en résolvant le mystère autour de la mort de l'auteur, Alan Conway.
Le concept est créatif, mais j’avais trouvé cette structure trop abrupte. Soixante-dix mille mots pour arriver à ce moment-là, c'est difficile à avaler. De plus, le mystère moderne nous fait perdre l'enthousiasme pour le premier détective et son enquête. La résolution du premier mystère finit par être décevante.
J’avais l’espoir que la série répare ça. D’autant plus qu’Anthony Horowitz lui-même signe le scénario. Verdict : rien n'est trahi de sa vision originale, et OUI, il y a eu un vrai travail sur cette structure.
Cette fois, les deux mystères ne sont pas séparés mais présentés en filigrane l'un de l'autre. Moins de temps est consacré au mystère historique, et le vrai mystère de la série devient clairement le second : la mort d'Alan Conway et l'enquête de son éditrice.
Plus loin que ça, Susan et Atticüs (le détective classique) se parlent même directement.
Cette structure me paraît beaucoup plus naturelle. Et on perçoit bien que Horowitz a pu suivre des pistes différentes du livre avec cette adaptation. C’est un plaisir de sentir ça.
Tout ça me fait réfléchir à l’adaptation de l'écrit vers le visuel. Ça ne doit pas très évident tous les jours, notamment au niveau des structure.
Il y a :
les lecteurs qui ont déjà lu le livre à satisfaire (il faut que ce soit un minimum différent)
s’adapter au medium visuel (on ne peut plus juste donner une liste de nom, il faut que les personnages vivent)
revoir souvent le rythme (on passe ici d’un roman en 46 chapitres à une série de 6 épisodes)
capter une audience qui regarde parfois au travers de son téléphone
Et ça vient avec son lot de frustrations pour moi.
Pourquoi tout doit devenir personnel ?
L'adaptation BBC tombe dans un piège qui me dérange souvent dans les séries contemporaines : l'ajout d'un crescendo émotionnel artificiel.
(spoilers)
Dans le livre, Susan n'aime pas Alan Conway, simplement parce que ce n'est pas un homme bien — pas sympa, pas agréable, hautain. Point. Dans la série, on y ajoute toute une histoire personnelle : Conway a utilisé la tragédie de Susan (la mort de sa mère) dans un de ses livres, impliquant sa sœur qui devient un personnage plus important.
Même traitement pour le meurtrier Charles Clover : dans le livre, il tue Conway par orgueil, parce que celui-ci méprisait ses propres romans à succès. Dans la série, on y ajoute une dimension financière avec le rachat de la maison d'édition.
Ce crescendo émotionnel me semble artificiel. On n'en avait pas besoin.
C'est ce qui me dérange dans beaucoup de séries détectives, d’habitude plutôt américaines : au bout d'un moment, ce n'est plus une question de mystère et d'atmosphère, mais une question personnelle. On rajoute des émotions à outrance, et… mouais.
Prenez Sherlock : la première saison offrait de vrais mystères à résoudre, puis Moriarty est apparu, puis c'est devenu de plus en plus personnel jusqu'à la dernière saison avec la sœur oubliée de Sherlock. Plus on augmente cette charge émotionnelle, plus il devient difficile de l'augmenter de manière réaliste par la suite.
C'est pourquoi j'apprécie tant des séries comme Monk ou Jonathan Creek : des univers cosy où la partie personnelle est intéressante mais secondaire.
Tout ça vient alimenter une réflexion plus large sur les rythmes du mystère, dont je te parlerai prochainement en lien avec mes lectures des nouvelles du Père Brown de Chesterton.
Malgré ça, Magpie Murders reste une série BBC absolument agréable. Lesley Manville (Susan) est remarquable, et l'atmosphère anglaise correspond parfaitement à ce que j'imaginais.
Et puis, c'est une série BBC : six épisodes, pas vingt-quatre. Un weekend très chouette.
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