Le perfectionnisme de l’intention
Chronique d’un blocage créatif habillé en vertu

J’ai toujours cru que vouloir bien faire était forcément une qualité.
Quand quelqu’un me disait que j’étais perfectionniste, je le prenais comme un compliment. C’est noble, d’être perfectionniste. C’est chic. Ça veut dire qu’on a des exigences, qu’on ne bâcle pas.
Mais ce que je comprends aujourd’hui, c’est que quand on pense comme ça, notre perfectionnisme dérape plus loin que les dérives du perfectionnisme classique. Aujourd’hui, je me retrouve à me battre plus seulement avec le besoin que mes projets soient bons. Je me bats aussi avec le besoin que mes intentions soient les bonnes : que mes raisons soient pures, impeccables, logiques, objectivement irréprochables.
Évidemment, dans ce scénario, quand on attend d’être parfaitement aligné pour agir… on n’agit vraiment jamais. Ou alors, ce qu’on produit sonne totalement faux, prétentieux et vide.
Alors, je réfléchis à ces questions :
Est-ce que c’est si mal que ça de ne pas avoir des intentions parfaites ?
Est-ce qu’il n’y aurait pas un peu de place pour les motivations humaines, partielles, égoïstes, confuses ?
Et pourquoi c’est si difficile de se laisser cette place ?
Ce post, c’est une tentative pour mettre des mots sur ce que j’appelle le perfectionnisme de l’intention. Pour le comprendre un peu mieux, et pour trouver, peut-être, des solutions.
Toute analyse démarre par une définition. Je vais d’abord regarder comment ce perfectionnisme intervient concrètement dans ma vie. Et pour ça, il suffit d’observer ma relation avec Substack.
Depuis plusieurs mois, je sais que je veux “faire quelque chose” sur Substack. Mais je bloque. À chaque fois que je m’y mets, je trouve toujours une excuse pour abandonner cette idée-là, ou pour attendre encore un peu.
En analysant ces situations, je m'aperçois que je bloque pour deux types de raisons :
Je ne sais pas pourquoi je fais ce que j’essaye de faire (c’est flou)
Je me donne des (trop) grandes intentions du genre : partager des idées brillantes, créer du lien, créer des choses ‘importantes’.
En face du flou artistique de ‘je vais faire un truc grandiose, sans savoir vraiment pourquoi je le fais’… C’est le tiraillement entre d’un côté important = sacré = idées sérieuses = ‘je n’ai pas d’assez bonnes idées’. De l’autre flou = ‘je sais pas par où le prendre’ = ‘je n’ai pas d’idées’, tout court.
Double peine : je me retrouve à filtrer avant même d’avoir sorti quelque chose.
Résultat, je SAIS que je veux écrire sur Substack, mais le dernier article date de mars, précédé d’une petite série en janvier-février. J’ai besoin de plus, j’ai envie de plus.
J’enchaine les petits débuts de brouillon. Que j’abandonne au premier doute. Et, au lieu d’écrire, ou même de travailler des idées, je me retrouve en mode crise existentielle sur ChatGPT, à essayer de m’imaginer de meilleures raisons pour écrire.
Parce que dans ma tête, à ce moment-là, le problème ce ne sont pas mes standards, ce sont mes intentions.
“Si j’avais de meilleures raisons de le faire, ce serait évident.”
Elle vient d’où cette idée d’ailleurs ?
On pourrait dire que ce n'est qu’une question de personnalité. Ou un sentiment de supériorité mal-placé. Un défaut d’éducation. Mais comme je suis loin d’être la seule à me battre avec tout ça, je pense que c’est plutôt une leçon malapprise.
D’une part, il y a le contexte personnel.
Le mien : fille ainée dans un milieu rural, semi-religieux (pas qu’on allait à la messe toutes les semaines, mais ma grand-mère fait le caté à tous mes copains) avec une culture paysanne. On ne ressort pas de là sans être persuadé que pour être une bonne personne, il faut faire les choses pour les bonnes raisons. Pas parce que ça paye, mais parce que c’est juste.
D’autre part, il y a tout le reste du monde. Un monde où les gens sont jugés plus seulement sur ce qu’ils font, mais sur pourquoi ils le font. Et pas juste un peu jugés — crucifiés, parfois.
On pourrait croire que c’est une bonne chose. Qu’on fait enfin attention aux motivations, qu’on exige plus d’alignement. Et, oui, quelque part c’est vrai. Mais il y a une dérive. Dans cette culture où chaque geste peut être scruté, archivé, sorti de son contexte et analysé comme une dissection d’âme, on développe une peur de mal vouloir. Pas de mal faire, hein. De mal vouloir.
Et à force, on se retrouve à ne plus oser créer, écrire, entreprendre, parler… parce qu’on n’est pas certains que notre motivation soit à 100% exempte d’orgueil, d’ego, d’intérêt personnel, de maladresse.
On ne tolère plus des humains. On exige des divinités. Mais pas les dieux grecs, non. Pas Zeus le violeur, Dionysos l’alcoolique, Athéna la revancharde. Non. On veut les saints post-Vatican II : sobres, lumineux, lisses, éthiques, réparateurs du monde, avec des podcasts bien montés. Et tant pis si ça tue la nuance, l’intuition, le flou, la contradiction créative.
Ce climat nous pousse à l’auto-censure de l’intérieur. On devient son propre inquisiteur.
Et c’est comme ça que le perfectionnisme de l’intention devient une cage dorée : t’as le droit de faire des choses, mais seulement si tu es pur. Et comme personne n’est jamais sûr d’être pur… On reste figé.
Le pire, dans tout ça, c’est que le perfectionnisme de l’intention ne te punit pas par une douleur visible. Il te punit par l’absence. C’est vicieux, parce que tu ne te rends pas compte du truc.
Pas d’œuvre. Pas de partage. Pas de voix.
Rien.
Même au bout d’un temps, quand on commence à s’apercevoir que c’est de la stérilité créative, on essaie encore de se convaincre qu’on attend le bon moment. Mais il n’y a pas de bon moment. Il y a juste une spirale de doutes bien intentionnés qui te font passer pour une personne très sérieuse.
Je le sais parce que je suis en plein dedans. Ça fait des mois que je me dis que je devrais écrire ici. Je sens que j’ai des choses intéressantes à dire, mais ce que je produis ne me semble pas assez intéressant pour être digne. Que ça pourrait servir… mais pas encore assez. Du coup je n’enclenche pas la boucle, je reste dans mon coin.
Je tue mon propre instinct sous prétexte de noblesse.
Et il faut que ça cesse.
Je ne vais pas prétendre avoir trouvé la solution.
Mais ça commence à bouger. Ça sort un peu plus, je publie plus rapidement.
Le premier petit déclic, ça a été de me dire : si je suis vraiment honnête, peut-être que je peux écrire aussi pour des raisons pas nobles.
Pour qu’on me voie. Pour être admirée. Et peut-être que ça fait partie du jeu, en fait. Peut-être qu’on peut vouloir aider les gens et vouloir qu’on nous aime pour ça. Peut-être qu’on peut être utile et un peu égocentrique. Peut-être qu’on n’est pas obligés d’être des saints pour avoir quelque chose à dire. C’est ça, ma guerre aujourd’hui : accepter que mon intention ne sera jamais complètement limpide, et que ce n’est pas un bug, mais une fonction importante. Être un peu floue, un peu bancale, un peu humaine.
Le second déclic, ça a été de lui donner un nom à ce petit monstre.
J’ai choisi la ‘procrastination de l’intention’, parce que c’est là qu’il me fait mal. Mais en y réfléchissant pour ce texte, je m'aperçois que d’autres l’ont appelé autrement : Steven Pressfield parle de Résistance, par exemple. Lui donner un nom, c’est déjà lui ôter un peu de pouvoir. Parce que quand tu dis : “ah, c’est juste mon perfectionnisme de l’intention qui parle”, tu crées une distance. Tu te désidentifies. Et parfois, ça suffit pour faire un petit pas de côté. Et respirer un peu.
Troisième déclic, redonner de l’espace à mon instinct, sans chercher à le justifier.
C’est une de mes tendances les plus sournoises : la sur-analyse. Super utile au boulot, mais compliqué à canaliser dans les moments perso. Et cette année, j’ai eu envie de dire stop. De faire les choses parce que j’ai envie de les faire, sans chercher à trouver des raisons. Alors maintenant, j’essaie de me dire : “je ne sais pas pourquoi, mais je vais le faire quand même.” Ça garde l’élan frais.
Quatrième déclic, une phrase d’Isabel : “you only get credit for what exists” (on ne reconnaît le mérite que de ce qui existe.)
On est dans la continuité des autres déclics : la source de valeur devient externe. Dans mon cas, le volume de publication. Il y a un moment où j’ai regardé ce que je produisais réellement, pas ce que j’imaginais produire dans un futur abstrait. Et le décalage était énorme. Ça m’a fait mal, mais ça m’a aussi montré que j’avais un problème.
J’en suis là. Les choses bougent. Preuve : ce post.
Bon, je te le dis comme ça, mais c’est pas toujours limpide au quotidien.
Pour terminer ce post, une anecdote me revient qui résume bien le problème.
Un jour, je me suis surprise à critiquer quelqu’un — quelqu’un qui, à mes yeux, faisait toujours “comme il faut”. Toujours bien. Toujours propre. Dans les lignes. Toujours dans le moule. Si la recette dit ça, alors c’est ça, et point. Nickel chrome, tout qui brille.
Et ça m’a énervée. Parce que je trouvais ça sans aspérité, sans goût, sans authenticité, sans personnalité, sans impulsion. Sans intérêt en fait.
C’est fou que ça ne me revienne que maintenant. Parce que c’est exactement ce à quoi j’aspire dans mes pires moments de procrastination d’intention. C’est la preuve que même si j’y arrivais, je ne serais pas contente de moi.
Finalement, mes mauvaises intentions font mieux le boulot que mes grands principes. Et si je les écoute un peu plus souvent, peut-être que je finirai par créer quelque chose de vraiment juste.
Bienvenue dans Les Petits Papiers, mon espace le plus personnel sur internet.
Ici, je publie des morceaux d’idées, des réflexions qui me traversent, des bouts de projets créatifs, des essais et des notes de lecture. C’est un endroit où je peux écrire sans contrainte, partager des pensées qui n’ont pas forcément leur place ailleurs.
Si ça te parle, installe-toi, lis, réponds si tu en as envie. C’est un espace pour ceux qui aiment creuser les idées, observer les processus créatifs, et peut-être se reconnaître un peu dans mes propres interrogations.



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