Je croyais connaître Agatha Christie, et puis j’ai lu Le Flambeau
Notes de lecture sur Le Flambeau, d’Agatha Christie.

J’ai entamé Le Flambeau un peu au hasard, sans savoir que ce n’était pas un Agatha Christie classique.
C’est un recueil de nouvelles fantastiques.
C’était une découverte étonnante : moi qui ai grandi avec les enquêtes de Poirot (la série avec David Suchet reste l'une de mes références absolues), j’ai toujours associé Agatha Christie à l’univers cosy du whodunit, de l’excellence détective. C’est d’ailleurs cette passion pour les séries de détectives qui m’a amenée à découvrir d’autres auteurs comme Conan Doyle, Gaston Leroux ou Anthony Horowitz.
Lire un Christie qui sort de ce registre, c’est presque perturbant.
Un autre registre, oui… mais la même patte
Même si on change de genre, on retrouve chez Christie un rythme particulier, un peu lent, feutré, presque suspendu.
Je ne sais pas si c’est moi qui projette mon habitude de ses récits sur ces nouvelles, ou si c’est véritablement une constante dans son écriture — mais en tout cas, ce tempo demeure. Et c’est ce qui rend ces textes, même fantastiques (bien que ce ne soit pas mon registre préféré), hyper confortable.
Lire Le Flambeau n’a clairement pas été un effort.
Ce que je retrouve ici aussi, et que j’aime profondément, c’est le choix narratif : souvent un narrateur extérieur, qui rapporte un événement mystérieux.
J’adore quand on me fait croire que je suis en train de lire un journal ou un rapport personnel d’un acolyte — je l’adore chez Conan Doyle (Watson), chez Leroux (Le Mystère de la Chambre Jaune). Je trouve que c’est la distance parfaite du mystère, ni trop près ni trop loin.
J’ai aussi eu beaucoup de plaisir à retrouver la maîtrise de Christie des premières phrases. Pas de hook artificiel, pas d’effet grandiloquent. Une entrée honnête dans l’histoire, avec juste ce qu’il faut de surprise ou d’intérêt pour ne pas voir les 3 premières pages passées.
« Je sais bien que les événements étranges et non moins tragiques que je vais relater ici peuvent être envisagés de deux points de vue entièrement différents. »
« C’était une vieille maison. »
« C’est par William P. Ryan, correspondant d’un journal américain, que j’entendis parler pour la première fois de cette affaire. »
« Macfarlane avait souvent remarqué que son ami Dickie Carpenter éprouvait une étrange aversion pour les gitans. »
« La première fois que Silas Hammer entendit l’appel, c’était par une nuit de février où soufflait un vent violent »
« Je n’ai pas d’explication à proposer. Je n’ai aucune théorie quant au pourquoi et au comment. Je sais seulement que les choses se sont passées comme je vais vous les raconter. »
Ça m’a poussé à demander à mon stagiaire IA de me faire un rapport sur les phrases d’entrées dans les romans d’Agatha Christie (qu’on appelle apparemment des incipits). Tu peux retrouver le texte de ce rapport ici (c’est pas trop bien formaté, c’est un texte extrait d’un PDF).
Deux textes sortent du lot
Le Chien de la Mort : un récit presque visionnaire, avec une religieuse au passé mystique, accusée d’avoir anéanti des nazis par incantation. L’univers qu’on expérience ici pourrait être celui d’un roman entier, un monde à la frontière entre le fantastique, le spirituel et le politique. Totalement étrange dans la bouche de Christie.
Dans un battement d’ailes : l’histoire d’une possession psychique inexpliquée, racontée du point de vue de celui qui l’a vécue. Le mystère reste entier à la fin — et c’est précisément ce qui en fait la force. On est très loin des explications bien logiques de Poirot et Marple. C’est plus proche de Poe ou de Maupassant.
J’aurais bien aimé aussi citer Le Cas étrange de Sir Arthur Carmichael, mais cette nouvelle m’a dérangée à cause de son traitement de l’étranger. L’ethnicité (ici, une belle-mère asiatique) est utilisé pour justifier un malaise. Sans autre explication. C’est paresseux, au mieux. Et c’est dommage, parce que le thème de la nouvelle, la métamorphose, a un potentiel fou.
Je retiens un passage
Dans La Vivante et la Morte : une discussion entre un médecin, un avocat, un homme d’église, qui affirment qu’à eux trois, ils couvrent tous les points de vue possibles. Mais le docteur Clark les contredit : il manque la parole de l’homme “ordinaire”.
— En tout cas, nous formons un petit groupe tout à fait éclectique, fit observer le docteur avec un sourire. L’Église, le Barreau et la Médecine.
— Peu de choses sur quoi nous ne puissions donner une opinion les uns ou les autres, hein ? dit Durand en riant. L’Église en se plaçant du point de vue spirituel, moi du point de vue juridique et purement temporel, et vous, docteur, couvrant le domaine le plus étendu, puisqu’il va du purement pathologique au… purement psychologique ! À nous trois, nous devons être capables d’embrasser n’importe quel sujet de façon assez complète, il me semble.
— Pas si complète que vous l’imaginez, à mon avis, dit le Dr Clark. Il y a un autre point de vue que vous avez laissé de côté et qui est important.
— Et c’est ? demanda l’avocat.
— Le point de vue de l’homme de la rue.
— Est-il vraiment si important ? L’homme de la rue n’est-il pas généralement dans l’erreur
— Oh ! presque toujours. Mais il a ce qui manque fatalement à toute opinion de spécialiste – le point de vue personnel.
Et juste après, c’est un homme inconnu, dans le train, qui prend la parole et raconte une histoire personnelle bouleversante.
Outre le message (’les experts ne sont pas toujours les mieux placés’), cet extrait m’a étrangement rappelé une scène d’Une étude en rouge où Sherlock rejette la connaissance inutile du système solaire.
Et à part l’atmosphère générale, je ne sais pas vraiment dire pourquoi ces deux extraits me semblent liés. Mais ça me démange assez pour que je le mentionne ici.
Ce que ce livre m’apporte (de surprenant)
Cette incursion dans le registre fantastique m’a donné envie de m’intéresser à la facette peu connue d’Agatha Christie : ses romans publiés sous le pseudonyme de Mary Westmacott.
Elle en a écrit six, dans un genre très différent — plus introspectif, plus intime.
Parmi eux, Unfinished Portrait m’intrigue particulièrement. C’est un roman semi-autobiographique, inspiré de sa propre enfance et de son divorce, un récit de femme marquée par la vie, les failles, la solitude.
D’ailleurs, en faisant des recherches sur ces écrits ‘alternatifs’, je suis encore plus admirative de sa vie (j’ai déjà dévoré son autobiographie). Son volume de publication n’en devient que plus impressionnant, et me renvoie à mes propres idées de romans, qui dorment dans mes carnets électroniques depuis trop longtemps.
Après Le Flambeau, je suis prête à écrire plus.
Bienvenue dans Les Petits Papiers, mon espace le plus personnel sur internet.
Ici, je publie des morceaux d’idées, des réflexions qui me traversent, des bouts de projets créatifs, des essais et des notes de lecture. C’est un endroit où je peux écrire sans contrainte, partager des pensées qui n’ont pas forcément leur place ailleurs.
Si ça te parle, installe-toi, lis, réponds si tu en as envie. C’est un espace pour ceux qui aiment creuser les idées, observer les processus créatifs, et peut-être se reconnaître un peu dans mes propres interrogations.


