Annie Ernaux m’agace
Notes de lecture sur Se Perdre d'Annie Ernaux
Je n’avais jamais lu Annie Ernaux.
Confession un peu honteuse, une si grande femme de la littérature française !
Alors quand j’ai enfin pris le temps d’ouvrir Se Perdre, je m’attendais à quelque chose de plus… de plus… de moins agaçant, en fait. Cette lecture n’a pas été une partie de plaisir, comme a pu l’être celle du Flambeau.
J’ai rechigné à m’y remettre plusieurs fois. J’ai ouvert puis refermé le bouquin. J’ai même lu une belle quantité d’autres choses par pure procrastination.
Alors que je le savais déjà : on ne lit pas Ernaux pour passer du bon temps.
Et pourtant…
J’ai tout de même été jusqu’au bout
Je ne suis pas du genre à finir un livre qui ne me plaît pas : vu la quantité de livres dans ma bibliothèque numérique… je n’ai tout simplement pas assez d’années devant moi.
Mais ce livre me paraissait une exception.
Déjà, avant la lecture, par respect pour son auteure. Quand je me lance le défi de ‘lire plus de littérature’, c’est aussi parce que j’ai beaucoup de respect pour les idées. Et par conséquent, pour les gens qui leur donnent vie. En plus, féministe, tout ça, tout ça.
Et puis, je voulais me plonger dans des journaux. Parce que les miens jouent un rôle de plus en plus important dans ma vie. J’avais envie de voir dans la tête de quelqu’un de brillant (pour voir si ça me ressemblait, peut-être ?). Ça me paraissait intelligent et pratique de lire ceux d’une femme française, auteure.
Enfin, à la lecture… quelque chose s’est passé entre moi et ce texte.
Oui, c’était pas fluide. Oui, je me fais chier.
Mais surtout, ça m’a révoltée.
Je peine à qualifier Se Perdre d’histoire. C’est autobiographique, comme la plupart des textes de Ernaux. Ici, il s’agit de simples extraits de journaux, qu’elle a compilé chronologiquement, et qui parlent de sa liaison avec un homme soviétique, marié, et plus jeune qu’elle ; le fameux ‘S’.
Bref, pas une histoire d’amour classique.
Ça parle de sexe de façon crue, mais pas du tout voyeuriste. Ça ne ‘raconte’ pas d’ailleurs. Il y a très peu de détails sur cet amant. Tout l’espace est occupé par les réactions, sentiments, impressions, obsessions d’Annie à propos de cette liaison.
On est lâché dans la tête de cette femme brillante, accomplie, qui sombre totalement dans ce qu’elle appelle ‘l’Amour’. Niveau plongeon dans l’espace mental, j’ai été servie.
On subit tout : les appels qui ne viennent pas, la peur de l’abandon, le désir qui ne lui laisse plus de place pour l’écriture, la jalousie pour les autres femmes… Pourtant, elle le résume bien elle-même, dès le début :
À nouveau désir de le voir. Pourtant, cela se résume à ceci : il baise, il boit de la vodka, il parle de Staline.
Il y a de très belles phrases, ce n’est pas le problème.
Quelques-unes que je vais garder :
Aucune prudence de ma part, aucune pudeur, ni aucun doute, enfin. Quelque chose se boucle, je commets les mêmes erreurs qu'autrefois et ce ne sont plus des erreurs. Rien que la beauté, la passion, le désir.
Je suis malade du temps, de cette image de moi disparue et qui pourtant m'indiffère, puisque je me préfère maintenant. Mais ce moi est contenu dans l'actuel, avec les autres, comme des millions de poupées russes.
Je ne supporte que deux choses au monde, l’amour et l’écriture. Le reste est noir.
La vulgarité ne m'a jamais sauvée de rien, ni le cynisme. Plus romantique que la plus romantique des midinettes.
Mais ces éclairs sont noyés dans des dizaines de pages où il ne se passe rien, sinon l’attente. Où tout n’est plus qu’un prétexte à souffrir, à fantasmer, à se rabaisser. C’est le journal d’une forme de masochisme amoureux. Elle le dit aussi d’ailleurs : “Cahier de chagrin, avec quelques lueurs de plaisir fou.”
Devant ça, j’ai eu envie qu’il se passe quelque chose. Moi aussi, j’attends qu’il se passe quelque chose. Moi aussi (comme elle), j’ai eu des visions d’accident, de rupture dramatique, que la femme de S découvre un cheveu d'Annie sous ses chaussettes.
N’importe quoi pour échapper à cet enfer de… cercle mou de l’obsession improductive.
Au final, c’est cet agacement qui m’a poussé à finir.
Parce que ce livre me dérangeait. Et qu’un livre qui dérange, ça mérite qu’on l’écoute jusqu’au bout.
Parce que j’ai vu, comme un miroir, certaines de mes propres dynamiques relationnelles passées. Peut-être pas aussi extrême (peut-être pas aussi amoureuse), mais les mêmes, quand même.
Parce que ça m’a rappelé à quel point on peut se perdre dans un amour, même quand on pense être indépendante. Même si on s’appelle Annie Ernaux.
Pas qu’en amour d’ailleurs, mais dès qu’on abdique sa fierté pour être désirée.
J’ai continué parce que je voulais voir les lueurs de lucidité apparaître enfin. Je voulais que cette femme apprenne de la grande supercherie de l’amour, qu’elle reprenne le pouvoir sur sa vie, sur ses idées, sur son attention.
J’ai attendu des pages et des pages, pour glaner quelques miettes.
En ce moment je souffre de ne rien écrire.
J’ai eu envie de lire ça comme le moment où elle se rend compte qu’elle ne travaille plus sur ce qui la rend exceptionnelle.
Aucune illusion, il me plaquera seulement peu à peu. Ou bien il faudra que je le guide vers l'aveu. Dans toute notre histoire, sauf la première fois, c'est moi qui ai tout fait.
Mais oui, vas-y, fais-le !
Il va falloir rompre, ma vie est trop stupide.
Allllezzzzzz.
Mais il y a encore un tiers du livre à ce moment-là… Et de toute façon, le moment n’arrivera même pas. Même la fin est dans l’attente.
Je pourrai en vouloir à Ernaux de m’avoir fait subir ça une deuxième fois.
La rupture molle, mais difficile, j’ai déjà fait ça toute seule, comme une grande. Bien avant de lire ce livre. J’ai reconnu le schéma très vite. Merci bien.
M’enfin, j’admets aussi que l’intérêt de cette lecture est ailleurs.
Au final, je ne m’en souviendrai pas comme un exposé d’une situation. Ni comme une piqure de rappel. Ni comme l’histoire d’une femme qui ne prend pas son envol.
Une fois la dernière page passée, et cette note écrite, je me sens rassurée.
Rassurée d’avoir été agacée justement. De pouvoir l’être, aujourd’hui. Rassurée de ne pas avoir besoin d’attendre un homme pour me sentir vivante.
Alors voilà, Annie : si toi, tu ne le dis pas, moi, je vais le faire (avec ma propre lettre d’homme).
Bisou, et bon vent, K.
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